En bref
Compositeur-pianiste moderniste audacieux, il a uni une ironie tranchante, une beauté lyrique et un souffle dramatique propre à l’ère soviétique pour créer une musique inoubliable.
Sujets de conversation
Parcours de vie
Il naît dans un foyer cultivé à Sontsovka, dans le gouvernement d’Iekaterinoslav, où sa mère Maria Prokofieva encourage la pratique musicale. Le contact précoce avec le piano et la vie rurale nourrit une imagination musicale vive et narrative.
À cinq ans, il écrit déjà de petites œuvres pour piano et improvise avec assurance à la maison, stupéfiant sa famille et les visiteurs. Sa mère note soigneusement et cultive ces essais, faisant de la composition une habitude quotidienne plutôt qu’un simple loisir.
La famille l’emmène rencontrer le compositeur Reinhold Glière, qui le forme intensivement durant les étés et corrige ses premières partitions. Glière encourage une harmonie audacieuse et une structure nette, donnant au jeune compositeur une discipline de niveau professionnel.
Il intègre le Conservatoire de Saint-Pétersbourg à un âge exceptionnellement jeune, y étudiant la composition, le piano et l’orchestration au sein d’une élite musicale très compétitive. Des professeurs comme Nikolaï Rimski-Korsakov et Anatoli Liadov l’initient à une technique rigoureuse et à la tradition.
Étudiant, il joue sa propre musique aux arêtes vives dans les salons de Saint-Pétersbourg, se forgeant une réputation de rythmes audacieux et d’humour mordant. Les cercles artistiques de la ville débattent de son style, qui bouscule les attentes du romantisme tardif et le goût conservateur.
Sa musique pour des projets liés à Diaghilev conduit à la explosive Suite scythe, dont les couleurs brutales et l’élan moderne choquent de nombreux auditeurs. Le tumulte signale aussi son arrivée comme voix majeure parmi les compositeurs d’avant-garde russes.
Il achève ses études au conservatoire et gagne le prix Anton Rubinstein, en interprétant son propre concerto pour piano avec une virtuosité d’acier. Cette récompense renforce son statut de compositeur-pianiste capable de s’imposer sur les plus grandes scènes.
Au milieu des bouleversements de la Révolution russe de 1917, il écrit la Symphonie classique, réinventant la clarté à la Haydn avec un esprit moderne. L’œuvre révèle son talent pour unir élégance et surprise, tandis que l’ancien ordre s’effondre autour de lui.
Avec une autorisation officielle, il part pour les États-Unis, cherchant de plus larges possibilités en pleine guerre civile et amid pénuries dans son pays. En Amérique, il se produit comme pianiste et négocie avec des impresarios, apprenant comment son style est perçu par les publics internationaux.
"L’Amour des trois oranges" est créé à l’Opéra de Chicago, mêlant théâtre absurde, orchestration étincelante et marches mémorables. Ce succès l’impose comme une grande voix de l’opéra et fait découvrir au public américain sa sensibilité comique et moderniste.
Il épouse la soprano Lina Llubera (Carolina Codina), dont les réseaux cosmopolites soutiennent sa carrière dans les milieux musicaux européens. Leur vie partagée entre tournées et composition apporte un appui pratique, mais aussi des tensions personnelles à mesure que les pressions s’accroissent.
À Paris, il présente de grandes œuvres modernes comme la Symphonie n° 2, poussant des textures denses et une énergie quasi industrielle. La scène vibrante autour de Sergueï Diaghilev et d’Igor Stravinski aiguise son ambition et son esprit de compétition.
Après des années de voyages entre l’Europe et l’Amérique, il se réinstalle en URSS, encouragé par des promesses de commandes et de prestige. Ce choix le place sous la tutelle culturelle soviétique, l’obligeant à des décisions prudentes sur le style, les sujets et son image publique.
Il écrit "Pierre et le Loup" pour Natalia Sats au Théâtre central pour enfants, attribuant à chaque personnage un instrument et un thème distinctifs. La narration astucieuse et l’orchestration en font une porte d’entrée mondiale vers le son symphonique pour les jeunes auditeurs.
Bien que son chemin vers la scène ait été complexe, "Roméo et Juliette" finit par triompher grâce à des mélodies amples et une conduite dramatique remarquable. Le ballet prouve qu’il peut écrire une musique accessible et émotionnellement directe tout en conservant un mordant moderne et une vitalité rythmique.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il compose des œuvres patriotiques et dramatiques, tandis que les évacuations et le rationnement bouleversent la vie quotidienne dans toute l’Union soviétique. L’urgence du conflit alimente des partitions de grande envergure, dont le projet d’opéra "Guerre et Paix" et des œuvres de concert destinées à soutenir le moral.
En 1948, les autorités soviétiques le condamnent pour « formalisme » aux côtés de Dmitri Chostakovitch et d’Aram Khatchatourian, restreignant exécutions publiques et revenus. Cette campagne politique fragilise sa santé et le pousse vers des styles jugés plus sûrs, des révisions et des projets compromis.
Il meurt à Moscou d’une hémorragie cérébrale, mais le deuil public est éclipsé par la mort de Joseph Staline le même jour. La couverture médiatique limitée et le manque de fleurs à ses funérailles reflètent les priorités sévères de l’époque, malgré l’ampleur de son héritage.
